Services à l’abonné
Magazine & e-Bulletin
L'automobile
Article de fond   01-05-2018   by Nathalie Savaria

Transfert d’entreprise : l’enjeu de la relève


Nous reproduisons un article de notre rédactrice en chef, Nathalie Savaria, paru dans le numéro de janvier-février 2018 du magazine L’automobile.

Si le dossier de la relève en entreprise préoccupe depuis longtemps l’industrie du marché secondaire, il est désormais devenu l’une de ses priorités. Alors que l’heure de la retraite a sonné pour les baby-boomers, un manque de relève entrepreneuriale apparaît.

Un problème généralisé

« On n’a pas de chiffre exact pour notre industrie, mais selon la Chambre de commerce du Montréal Métropolitain (CCMM), le problème est généralisé pour toutes les PME », affirme Patrick Saint-Pierre, responsable du Comité Relève à la Division du Québec de l’AIA et directeur des ventes chez Groupe Monaco.

Patrick Saint-Pierre, responsable du Comité Relève à la Division du Québec de l’AIA et directeur des ventes chez Groupe Monaco.

Selon la CCMM, les entreprises dont les propriétaires sont âgés de 65 ans et plus et qui n’ont pas de plan ou qui ont seulement un plan informel de relève sont celles qui sont les plus à risque de fermer sur un horizon de 10 ans à cause d’un manque de relève. Entre 5 700 et 10 000 entreprises québécoises pourraient fermer leurs portes au Québec d’ici 10 ans, entraînant la suppression de 79 000 à 139 000 emplois, et la perte de 8,2 à 12 milliards $ en PIB.

« On sait qu’un pourcentage important de nos entreprises font malheureusement partie de ce groupe à risque, indique M. Saint-Pierre. Et il y a peu ou pas de relève à l’interne. Souvent, les enfants ne sont pas intéressés à reprendre l’entreprise familiale, tout comme les employés qui s’approchent de la retraite. Comme l’entreprise constitue le fonds de pension de l’entrepreneur, celui-ci se retrouve face à un gros problème. »

Si la relève n’est pas au rendez-vous, c’est aussi parce qu’à la base, le recrutement est ardu pour les ateliers de mécanique. « Les concessionnaires font un excellent travail de recrutement, explique M. Saint-Pierre. Au fil des ans, ils ont obtenu une meilleure visibilité auprès des centres de formation professionnelle. Ce qui a fait en sorte que les meilleurs finissants en mécanique automobile ne se retrouvaient pas toujours chez nos clients, mais aussi chez les concessionnaires. »

Agir pour l’avenir

La Division du Québec de l’AIA a décidé de s’attaquer de front à ces deux problèmes, qui touchent de plein fouet le marché secondaire.

Dans la région du Montréal métropolitain, l’AIA siège désormais au Comité Éducation Travail en Équipement Motorisé du Montréal Métropolitain (CETEMMM), un regroupement de centres de formations professionnelles (CFP) et de partenaires de l’industrie des services automobiles. « En siégeant avec eux, on apprivoise leurs façons de penser. Il y avait de mauvaises perceptions quant à la qualité de nos employeurs. Ils voyaient les concessionnaires comme étant mieux préparés pour recevoir les stagiaires. Ils ont probablement raison, parce il y a eu des expériences de stage qui n’ont pas été à la hauteur. On leur a dit qu’on n’était pas là pour dénigrer les concessionnaires, mais qu’on avait des membres qui étaient prêts à recevoir leurs élèves en stage, mais aussi à les accueillir comme employés et, éventuellement, comme repreneurs. »

Ce rapprochement avec le CETEMMM a favorisé la création de la foire aux stages. En début de formation, le responsable du Comité Relève de l’AIA se rend dans un CFP afin d’expliquer aux élèves les défis du marché secondaire et les conditions de travail, tout en soulevant la possibilité de devenir un jour propriétaires. « Ils sont toujours un peu surpris d’apprendre ça, parce qu’ils croient qu’ils ne seront jamais capables de racheter une entreprise. Au contraire, s’ils ont un intérêt, on va les jumeler à des entrepreneurs qui sont prêts à céder leur entreprise, en cherchant les façons d’y parvenir, car il est souvent difficile de racheter un commerce. On leur dit qu’il y aura des sacrifices à faire, mais que c’est possible. C’est un discours intéressant pour les finissants, mais aussi pour nos membres à qui on dit : Si on t’emmène un repreneur, ce que tu as bâti sur 25 ou 30 ans de travail t’assurera une meilleure retraite. »

Le mois précédant les stages, les élèves sont invités à rencontrer une quinzaine d’employeurs potentiels qui doivent faire valoir les avantages d’effectuer un stage dans leur entreprise. « Aujourd’hui, c’est l’employeur qui doit se vendre et non l’inverse », lance M. Saint-Pierre. Le succès a été tel en 2017 que le Centre de formation Compétences-2000 à Laval a intégré la foire aux stages à son calendrier scolaire de cette année. « Les professeurs voient la valeur de l’initiative et les débouchés potentiels pour leurs élèves. Ils s’aperçoivent aussi que lorsque les concessionnaires ont comblé leurs besoins de main-d’œuvre, il y a moins de collaboration. Donc, ils considèrent davantage le marché secondaire dans l’équation », fait valoir M. Saint-Pierre.

Des perspectives insoupçonnées

Enseignant en mécanique automobile au Centre de formation Compétences-2000 depuis 18 ans, Benoît Ménard, qui siège également au CETEMMM, a participé à la première foire aux stages. Le centre a ainsi pu découvrir les possibilités d’emplois pour leurs élèves et même de rachats d’entreprise dans le marché secondaire. « Avant, on les informait qu’il y a avait une pénurie de main-d’œuvre dans l’industrie, mais que des garages étaient aussi à vendre, nous-mêmes dans les centres de formation, on n’était pas au courant de ça », dit M. Ménard.

Benoît Ménard, enseignant en mécanique automobile au Centre de formation Compétences-2000.

Le centre, qui forme une quarantaine d’élèves aux six mois, se préoccupe grandement de l’intégration sur le marché de travail de ses futurs diplômés. Quelques modules y sont consacrés, dont l’un sur l’entrepreneuriat pour lequel les élèves doivent monter un plan d’affaires. Aux élèves intéressés à devenir un jour propriétaire d’un atelier de mécanique, on dépeint la situation sans détours. « Chez les indépendants, c’est de plus en plus difficile avec les nouvelles technologies et l’accès à l’information, souligne M. Ménard. Ce sont des réalités qu’ils devront affronter. On leur parle aussi d’argent, car c’est beaucoup d’argent lancer un garage. Personnellement, je mets aussi l’accent sur le savoir-être : comment accueillir un client et lui parler. »

Selon M. Ménard, ce n’est pas avant cinq à dix ans qu’un mécanicien, fraîchement sorti de l’école, peut aspirer à devenir propriétaire d’un garage. Après son diplôme, il doit faire un apprentissage de 6 000 heures afin d’être admis à l’examen de qualification provinciale pour l’obtention du certificat de compétence-compagnon du métier. « Et même si le propriétaire veut vendre son garage, le jeune doit être financé pour l’acheter. Je ne sais pas jusqu’à quel point un employeur est prêt à le financer sur une dizaine d’années, en retenant par exemple une partie de sa paie. On ne sait pas encore quelle forme ça peut prendre. C’est pour ça qu’on se rapproche de l’AIA et qu’on veut aider nos jeunes à accéder à ces garages-là. »

Repérer la fibre entrepreneuriale

Idéalement, il faut planifier son départ à la retraite au moins cinq ans à l’avance, le temps de trouver un repreneur, de lui manifester son intérêt et de valider le sien. « La durée de la transition est d’environ de deux à trois ans au minimum, entre autres parce que le repreneur doit acquérir des connaissances, se faire connaître de la clientèle, se bâtir un plan d’affaires avec l’aide des centres locaux de développement (CLD) et une crédibilité auprès des créanciers traditionnels et de la Banque de développement du Canada (BDC), spécialisée dans les PME », explique M. Saint-Pierre.

Il faudra aussi inclure progressivement le repreneur dans l’ensemble des activités de l’entreprise. Le laisser sur le plancher de l’atelier ou derrière un comptoir serait une erreur. « Si le repreneur ne sent pas la confiance et l’intérêt du propriétaire, on risque de l’échapper. »

De part et d’autre, un investissement en temps et en argent est nécessaire afin d’assurer la réussite du transfert de l’entreprise. « Sauf que c’est un investissement rentable et profitable, estime M. Saint-Pierre, car la valeur de l’entreprise va souvent dépendre de la personne qui va l’acheter et de la façon dont elle va être exploitée au fil du temps. »

Un mentor sur sa route

L’histoire de Jean-Daniel Pellerin, 35 ans, propriétaire de Silencieux Grand-Mère, un atelier de mécanique indépendant situé à Shawinigan, en témoigne.

Jean-Daniel Pellerin, propriétaire de Silencieux Grand-Mère

Il y a près de six ans, M. Pellerin travaillait comme gérant dans un dépanneur, à côté de l’atelier de mécanique. Malheureusement, le dépanneur ferme ses portes et il se retrouve au chômage. Lorsqu’il se rend à l’atelier de mécanique pour un changement de pneus, le propriétaire, Michel Veillette, qui le connaît bien, lui dit qu’il a peut-être un emploi pour lui.

Si M. Pellerin ne connaît rien à la mécanique automobile et n’a qu’un diplôme d’études secondaires en poche, il a un atout de taille : il est doué pour le service à la clientèle. « Michel m’a dit : Je veux que la personne qui entre ici soit accueillie, considérée et bien servie. Si tu as des questions techniques, je suis là ! » À la suite d’une entrevue, M. Pellerin est embauché à titre de conseiller technique.

Travailleur acharné, M. Pellerin arrive tôt le matin, vers 7 heures, afin de bien préparer sa journée de travail qui débute à 8 heures. Il n’hésite pas à gruger sur son temps de pause et son horaire de travail lorsque la situation l’exige, sans compter ses heures. Avec cinq portes, six techniciens et de nombreux clients à servir, le rythme de travail est intense au comptoir. Son patron lui avoue : « Ça fait 35 ans que j’ai ce garage, et tu es le premier qui est capable de servir mes clients et de me suivre. »

Au fil du temps, M. Pellerin acquiert de l’expérience et suit diverses formations afin d’acquérir de nouvelles connaissances.

En 2014, son patron, qui n’a pas de relève, lui annonce qu’il veut vendre son commerce. Comme beaucoup d’entrepreneurs qui se sont investis corps et âme dans leur entreprise, il préfère vendre à une personne qui connaît la clientèle et les employés. « Il m’a dit, si ça tente d’essayer, je suis prêt à t’aider », confie M. Pellerin. Il décide de relever le défi.

M. Pellerin n’est pas riche, mais il est économe. Au fil des ans, il a réussi à amasser une somme de 20 000 $ dans son compte en banque, grâce notamment aux bons conseils de son père.

Lorsqu’il entame le processus de transfert, M. Pellerin reçoit l’aide et les conseils de son patron, qui devient son mentor, et d’un comptable professionnel. Comme aucun créancier traditionnel n’accepte de lui prêter la somme requise, il se tourne vers le Service de développement économique de la Ville de Shawinigan et la SADC Centre-de-la-Mauricie de qui il obtient du financement, qu’il complète avec d’autres emprunts et ses propres économies. Grâce à ce montage financier, M. Pellerin est devenu propriétaire du fonds de commerce de M. Veillette le 1er janvier 2016.

Depuis, Jean-Daniel Pellerin s’initie à son nouveau rôle de propriétaire. Son ancien patron et mentor, rétabli d’une maladie, l’accompagne depuis l’an dernier dans cette transition et projette de se retirer progressivement. Outre son travail au service à la clientèle, M. Pellerin gère maintenant six mécaniciens et une conseillère technique au comptoir – chose importante, dit-il, puisque les femmes constituent 60 % de sa clientèle -, en plus de s’occuper de la gestion courante de l’entreprise.

Durant la transition, M. Pellerin a mis en place de nouvelles méthodes de travail, notamment un système de prises de rendez-vous par écrit. « J’ai conservé environ 75% de ce qui se faisait ici et j’en ai modifié 25 %. Il faut comprendre que mon ex-patron et moi étions très semblables, côté humain. Et puis, son entreprise, je l’ai achetée parce que ça me plaisait : c’était honnête, droit et humain. »

Lorsqu’on lui demande de faire un bilan de son expérience, il répond : « C’est comme faire un enfant ! Toute personne de mon âge à qui je parle aimerait avoir une entreprise et faire de l’argent. Mais je peux dire que c’est vraiment difficile ! C’est difficile mentalement et psychologiquement, car tu as beaucoup de poids sur les épaules. Un enfant, qu’il soit malade ou heureux, il faut que tu sois là 24 heures sur 24. C’est la même chose pour une entreprise.»

En ce qui a trait à l’avenir, M. Pellerin souhaiterait d’abord rembourser ses dettes d’ici deux ans. Par la suite, il ambitionne d’acheter le bâtiment et le terrain.

Aux jeunes qui rêvent de devenir entrepreneur un jour, il conseille de persévérer : « Pendant des années, j’ai travaillé au salaire minimum pour me bâtir une réputation. Je suis souvent rentré travailler alors que ça ne me tentait pas. Et j’ai souri. J’ai donné le même service que je donnais d’habitude. C’est ce qui m’a permis d’avoir le travail que je veux et d’être rendu là où je veux aujourd’hui. »

Un modèle familial

C’est en famille que Yannick Chapados, 26 ans, un diplômé collégial en génie mécanique, a pour sa part racheté le Centre du pneu Contrecœur, qui combine un magasin de pièces d’auto et un atelier de mécanique automobile comptant deux portes.

La famille Chapados, propriétaire du Centre du pneu Contrecoeur. De gauche à droite: Ernest Chapados, Dolores Martin, Stéphane Chapados et Yannick Chapados.

Il y a environ cinq ans, M. Chapados, qui a de l’expérience en vente au détail et un intérêt marqué pour la mécanique automobile, s’est déniché un emploi comme commis au comptoir dans ce commerce. Désireux de racheter un jour l’entreprise, sa famille et lui en ont fait part au propriétaire, qui s’est montré ouvert à l’idée, puisqu’il n’avait pas de relève pour lui succéder. « En fait, c’était même une condition lorsque j’ai fait la demande d’emploi », précise-t-il.

En compagnie de son père et de son frère, M. Chapados a entamé le processus de transfert il y a trois ans. Après s’être informés du prix de vente et des façons de faire du vendeur – dont la famille possédait l’entreprise depuis 50 ans -, ils se sont rendus au Centre local de développement (CLD) Marguerite-D’Youville. Le conseiller aux entreprises, Michel Poirier, les a orientés vers des professionnels, dont un comptable et un avocat notamment pour la rédaction du contrat d’offre d’achat et la vérification diligente. Avec une mise de fonds initiale exigée par le prêteur, la Banque de développement du Canada, la famille a reçu le financement nécessaire.

Le 1er janvier 2018, les Chapados sont devenus propriétaires du Centre du pneu Contrecœur, c’est-à-dire du bâtiment, du terrain, de la machinerie et de la marchandise.

Les nouveaux propriétaires se partagent les tâches : Yannick est responsable du magasin de pièces d’auto et son jeune frère de 23 ans, Stéphane, de l’atelier de mécanique. Leur père supervise l’ensemble des activités alors que leur mère s’occupe de la comptabilité quotidienne.

Durant la transition, M. Chapados s’est initié à la gestion du magasin de pièces ainsi que des achats. « La seule chose que je n’ai pas touché, c’est la comptabilité », dit-il. L’ancien propriétaire leur a transmis ses connaissances au fil du temps de manière informelle.

Par ailleurs, l’entreprise est devenue membre de Pronto, une bannière appartenant au Groupe Monaco. M. Chapados dit apprécier les conseils de son nouveau distributeur en ce qui a trait notamment à la sélection et au renouvellement des pièces d’auto en stock.

Au final, le jeune entrepreneur, qui songe dans l’avenir à diversifier l’offre commerciale, dresse un bilan positif. « On est satisfait du processus et on a eu une équipe géniale autour de nous pour nous rassurer et nous conseiller afin que tout soit bien fait du premier coup. »

 


Imprimer cette page



connexes


Commentaire:

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*